Résumé
Ce texte constitue un parcours historique rapide à travers l’histoire tragique d’une Bosnie-Herzégovine malheureuse et instable, pays aux religions, coutumes, lois et aspirations divergentes et dont la seule stabilité constitue la perpétuelle histoire de combats avec le monde extérieur et surtout avec soi-même. On tente d’expliquer l’irrationnel et le subconscient, qui campent clandestinement à l’intérieur de l’homme bosno-herzégovinien, et qui sont souvent à l’origine du mal. Ainsi les pages noires qu’on tente de retracer dans cet article constituent le résultat inévitable des activités des occupants dangereux et malveillants, venant de l’extérieur, et des hommes indignes et malveillants, vivant à l’intérieur. Un accent particulier a été mis sur la période récente, vers la fin des années 80, période de la plus grande crise sociale, morale et intellectuelle que le pays ait jamais connu. On a donné un exemple de l’irrationnel dont la victime fut le plus grand écrivain et intellectuel, Ivo AndrićOn s’occupe également dans ce texte du rôle négatif des historiens et des médias face aux conflits car à la fin du vingtième siècle commence un phénomène tragique où les pages noires de l’histoire de la Bosnie-Herzégovine font partie d’un projet politique dont l’objectif est simple et fatal : approfondir la haine entre les peuples. Tout comme les hommes politiques depuis 1990, les historiens et surtout les médias mettent souvent et délibérément l’accent sur les pages noires en vue d’accentuer l’histoire tragique d’un peuple et en même temps d’accuser les autres. Ainsi les habitants de la Bosnie-Herzégovine redeviennent les prisonniers et les victimes de l’histoire et la société bosno-herzégovinienne demeure malade et sans perspective.

Mots-clés: Bosnie-Herzégovine, Yougoslavie, pages noires, mémoires, communisme, nationalisme, Prince Paul de Yougoslavie, Tito, Ivo Andrić.


La Bosnie et l’Herzégovine comptent, surtout pour le passé, parmi les provinces les plus intéressantes, passionnantes, mais également les plus complexes et obscures de la région balkanique. Il y a des pays sur lesquels vents, tempêtes et malheurs de toutes sortes s’abattent régulièrement et fortement, comme par une punition nullement méritée. Ce sont des pays où le soleil, s’il arrive à percer les nuages, comme le disait Ivo Andrić, » se lève plus tard et se couche plus tôt «, sans laisser leur population profiter pleinement de chaque rayon du soleil.
Le ciel de la Bosnie a été pluvieux en événements, surtout tragiques. Dans le passé, la Bosnie fut une province instable et turbulente, profondément malheureuse et mélancolique, aux religions, coutumes, lois et aspirations divergentes. Les trois religions présentes dans ce pays (islam, christianisme et judaïsme) ont beaucoup contribué à la formation d’une tradition multireligieuse en Bosnie-Herzégovine, lui conférant une image multiculturelle très riche et complexe. La Bosnie est le pays des passions extrêmes. Il semble que les habitants appartenant à ces trois religions y vivent à une température toujours un peu élevée.
Le passé de la Bosnie-Herzégovine est une longue et perpétuelle histoire de combats avec le monde extérieur et avec elle-même. C’est une société singularisée par de dures épreuves, où dominaient l’incertitude, la peur, la misère, la faim, l’instabilité sans trêve, les malentendus, mais également les haines, dont les explosions soudaines sont toujours sanglantes et brutales. Les conflits que la Bosnie-Herzégovine a souvent connus dans son histoire, furent de nature externe et interne. Ces derniers étaient beaucoup plus dramatiques et sont devenus peu à peu la marque du pays. Les conflits internes naissent lorsque l’irrationnel, qui campe clandestinement à l’intérieur de l’homme bosno-herzégovinien, se réveille, sous la pression de circonstances historiques ou de différents changements à l’extérieur de la Bosnie-Herzégovine. Le subconscient est souvent à l’origine du mal. Ses irruptions et la cruauté qui s’ensuit sont en Bosnie fréquentes et inévitables, leur cours mystérieux.
Nous allons maintenant survoler l’histoire de la Bosnie-Herzégovine, en mettant l’accent sur certains phénomènes choisis au hasard et qui ont contribué à noircir quelque peu le passé de ce pays. Il s’agira de mieux comprendre pour quelles raisons les conflits en Bosnie-Herzégovine éclatent régulièrement. Les divergences de vues sur les conflits entre les différents peuples composant le pays contribuent fortement à la naissance des nouveaux conflits. Pour un conflit, il suffit d’être deux. En Bosnie-Herzégovine, il faut toujours aller au-delà parce que les chrétiens, eux-mêmes, y ont toujours été divisés en deux, orthodoxes et catholiques.

Ottomans et Austro-Hongrois: la guerre des mémoires
L’aventure, à trois, en Bosnie commença au Moyen Âge. Pendant l’époque médiévale, les chrétiens (surtout les orthodoxes et dans une moindre mesure les catholiques) qui dominaient la Bosnie, ont vu arriver de l’Est des Balkans un troisième élément, un mouvement chrétien hétérodoxe, connu sous le nom de bogomilisme[1]. De la fin du XIIe jusqu’au début du XIVe siècle, cette hérésie a connu une seconde vie en Bosnie, mais en même temps elle fut vivement combattue par les deux églises chrétiennes. Néanmoins, le bogomilisme, qui obtint un grand succès dans la population pauvre, a profondément marqué le développement historique de la Bosnie et lui a surtout donné un caractère particulier qui la distinguait bien de ses voisins.
Pendant l’époque médiévale, la Bosnie s’est trouvée cernée par trois grands mouvements, aspirant à pénétrer sur le territoire bosnien: du Nord soufflaient les vents hongrois et ils étaient les plus puissants aux XIIe et XIIIe siècles, lorsque la Bosnie fut sous domination hongroise. Les vents vénitiens venaient essentiellement du Sud et ils furent très forts, surtout au XVe siècle, sans jamais pénétrer au-delà du littoral adriatique. Mais les vents les plus redoutables furent ceux du Sud-Est, apparus à la fin du XIVe siècle. Ce fut un ouragan ottoman, dévastateur puisqu’il mit fin à l’existence de la Bosnie, en 1463.
La Bosnie a disparu sous les assauts des Ottomans tout simplement parce qu’il n’y avait aucun facteur qui œuvrait pour la sauvegarde des traditions médiévales bosniennes. Le seul élément à caractère bosnien, les bogomiles, ont disparu, islamisés dans la plupart des cas. En 1463, la Bosnie tomba sous le joug ottoman et dans une nuit longue, très longue, d’un demi-millénaire. Toute la population s’est endormie dans un sommeil purement oriental. Avec le temps, le pays et le caractère des gens se sont intégrés au monde oriental. Pendant des siècles, la Bosnie a été un théâtre politique et social sans guère de spectateurs, où une pièce s’écrivait et se jouait environ tout les cent ans. Le temps y semblait arrêté. Le seul rêve de la population consistait à ce que, pour reprendre un proverbe, Dieu protège le pays et les gens » de la gloire, des hôtes illustres et des événements importants «.
La grande crise orientale de 1875-78 mit fin à la domination ottomane. En juillet 1878, le Congrès de Berlin mandata l’Autriche-Hongrie pour occuper la Bosnie-Herzégovine. Aux lendemains de l’arrivée de l’Empire des Habsbourg en Bosnie-Herzégovine, en 1878, la distance de celle-ci avec l’Europe ne se mesurait pas en kilomètres mais plutôt en siècles. À partir de l’été 1878, la machine Bosnie-Herzégovine se dirigea à marche forcée en sens inverse, c’est-à-dire vers la modernité et vers l’Occident, avec dans le rôle de conducteur l’Autriche-Hongrie, rôle qu’elle assuma jusqu’à sa disparition en 1918.
Ces deux empires disparus, l’ottoman et l’austro-hongrois, constituent aujourd’hui un sujet de divergences pour les historiens en Bosnie-Herzégovine, comme d’ailleurs pour les historiens du monde entier. Les historiens bosniaques[2], grosso modo, ont spontanément tendance à glorifier ce passé ottoman, qui a fait bénéficier la Bosnie d’une longue stabilité. En revanche, les historiens serbes et croates voient souvent en l’histoire ottomane de la Bosnie une période stérile qui a coupé le pays du progrès.
Les quarante ans de l’histoire de la Bosnie-Herzégovine sous domination austro-hongroise ont sans nul doute permis un formidable essor du pays. La modernisation et les réformes ont été à l’ordre du jour. Sur le plan national, le pays a été complètement divisé, encore plus que pendant la période ottomane. Afin de mieux régner dans » les Provinces occupées «, Vienne a semé la discorde entre les trois principaux peuples et religions du pays. En s’appuyant sur les Croates, favorisés au détriment des autres, l’administration autrichienne éloigna cette population catholique des chrétiens orthodoxes et des musulmans. De plus, l’Autriche-Hongrie a également divisé ces deux derniers groupes, par peur d’une entente des orthodoxes et des musulmans.
Au bout de quarante ans de domination austro-hongroise, les ressortissants des trois religions principales de Bosnie-Herzégovine vivaient les uns à côté des autres, pleins d’une méfiance les uns pour les autres profondément ancrée. Telle fut la conséquence principale de la domination de l’Autriche-Hongrie en Bosnie-Herzégovine. Mais, beaucoup plus grave : cette profonde méfiance a survécu jusqu’à aujourd’hui. Le sens de l’intérêt commun s’est effacé, comme si une fatalité commandait de se battre entre soi avant tout.

Le Royaume yougoslave et la Deuxième Guerre mondiale
Après la Grande Guerre, la Bosnie-Herzégovine fait partie intégrante du Royaume de Yougoslavie, au sein duquel elle préserve intégralement ses propres frontières historiques. Bien que cette partie centrale de la Yougoslavie ait vécu la période de l’entre-deux-guerres dans l’ombre de deux peuples majeurs, Serbes et Croates dont les conflits internes avaient marqué l’histoire de cette période, la Bosnie-Herzégovine doit considérer l’époque de la Yougoslavie royale comme une période de lente mais relativement durable prospérité. Comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de la Bosnie-Herzégovine, tout ce qui commence bien ne dure pas longtemps et s’arrête très brutalement.
En 1941 commença une nouvelle guerre fratricide, de quatre ans, à l’intérieur de l’espace yougoslave, la plus sanglante de notre histoire. Cette guerre aurait pu facilement être évitée si les services secrets britanniques ne s’étaient pas immiscés alors dans nos affaires intérieures et si les communistes yougoslaves n’avaient pas vu dans la guerre mondiale l’occasion rêvée de s’emparer du pouvoir.
Sachant que les grandes guerres ne font pas l’affaire des petits peuples ni des petits États, le Prince Paul de Yougoslavie, homme très cultivé et pragmatique, grand patriote avant tout, décida de signer, en mars 1941, un pacte avec Hitler. Cet accord n’entraînait pas de graves conséquences pour les peuples yougoslaves, qui auraient pu ainsi préserver leur neutralité et, par conséquent, éviter de rouler dans la guerre. Mais les Britanniques et les communistes yougoslaves en décidèrent autrement. Les services secrets du Royaume-Uni, pays qui n’aurait jamais permis l’établissement d’un régime communiste sur son sol, ont incité les patriotes yougoslaves, surtout les communistes (qui voulaient renverser le régime), à s’opposer à ce Pacte et à l’annuler. Il s’agissait pour eux d’ouvrir le maximum de fronts en Europe afin d’occuper Hitler davantage. Ils ont joué de manière perfide sur la tradition héroïque des citoyens yougoslaves, notamment sur la tradition des Serbes, toujours prêts à mourir pour préserver leur propre liberté.
Par un complot bien orchestré de l’étranger et de l’intérieur, à la fin du mois de mars 1941, les vaillants » héros « yougoslaves, dont les nobles intentions ont entraîné des conséquences sanglantes, ont renversé le gouvernement qui avait signé le pacte avec l’Allemagne. Recevant cette nouvelle des Balkans, Hitler, furieux, décida de punir très durement le pays qui s’était opposé à son grand projet de l’heure: l’attaque imminente de l’URSS.
Au lieu de préserver la neutralité salvatrice, au lieu d’éviter une nouvelle guerre fratricide, la Yougoslavie est alors devenue le théâtre de conflits qui jetèrent le pays quarante ans en arrière. Un pays une fois de plus condamné à écrire, pendant quatre ans, un nouveau chapitre de ses pages noires. Les crimes et les morts ne peuvent jamais être oubliés. Il en résulta une nouvelle division des nations yougoslaves, s’accusant mutuellement sans fin des crimes commis lors de la Seconde Guerre mondiale.
Après avoir tant et inutilement saigné, le Royaume de Yougoslavie disparut en 1945. Il fut remplacé par la Yougoslavie communiste ou titiste, État étrange et soumis à des tensions permanentes. Après une guerre complètement inutile, nous avons obtenu un régime complètement inutile.

Tito et les autres…
À l’époque de la Yougoslavie communiste, la Bosnie-Herzégovine avait un statut de république fédérale au sein de ce pays, composé de six républiques. Cette république centrale, qu’on appelait » la petite Yougoslavie «, a connu entre 1945 et 1980 un essor important ; et, aux yeux de sa population, l’image de cette époque, époque du grand leader charismatique de la Yougoslavie, Josip Broz dit Tito, est loin d’être mauvaise. La raison en est simple: Tito a soutenu ouvertement la volonté des musulmans de Bosnie-Herzégovine de devenir une nation souveraine[3].
Tito, charmant tyran et » nouveau roi « de la Yougoslavie, a longtemps régné dans ce pays, lui assurant une importante notoriété et un prestige ressentis dans le monde entier. Toutefois, le problème principal de la Yougoslavie titiste a été Tito lui-même. Pendant des décennies il a su, de manière très habile, se débarrasser de tout élément ou personnage qui aurait pu assurer à la Yougoslavie un avenir libéral ou démocratique. Il avait peur de ceux qui, malgré eux, pouvaient spontanément acquérir une popularité auprès de la population, popularité réservée uniquement à Tito, le plus beau et le plus noble de tous les Yougoslaves. Il préférait être entouré de ceux qui le suivaient aveuglément. Tous ceux qui étaient des visionnaires ou simplement des intellectuels qui pensaient à la Yougoslavie d’après Tito, ont été balayés. Ceux qui restèrent près de Tito et protégés de toute persécution, étaient des gens sans caractère ni personnalité. Ils ne pensaient qu’à leur pouvoir et aux moyens de le préserver, à tout prix.
Jamais dans l’histoire de la Yougoslavie des hommes aussi incapables et indignes n’avaient pris le pouvoir à un moment aussi difficile qu’après la mort de Tito. Ils n’étaient pas, tout simplement, à la hauteur de la tâche historique. En raison de l’activité de ces fossoyeurs du passé, quelques années seulement après la mort de Tito, toutes les nations yougoslaves avaient été fortement homogénéisées, repliées sur elles-mêmes, plus méfiantes entre elles que jamais auparavant, sans volonté de coopérer entre elles. La mort de la Yougoslavie approchait à grands pas. Comme si tous les phénomènes et tous les personnages de l’héritage noir et négatif de Bosnie-Herzégovine s’étaient réunis et se sont donnés la main en se transformant en une immense irruption de la haine et de la mort. Le finale de ce drame a donc commencé en 1990, lors de la formation des premiers partis politiques en Yougoslavie[4]. La pièce du théâtre, théâtre tragique, la pièce sur la division et sur haine est malheureusement toujours au répertoire dans notre théâtre de la folie et de l’absurdité. Les chances que le spectacle s’arrête sont très faibles : les metteurs en scène sont fiers de leur spectacle et le publique l’acclament encore de façon fatale et irrationnelle. La Bosnie-Herzégovine a toujours été sa propre ennemie.
À la veille de la guerre, les nationalistes dans l’âme ¾ qui se préparaient impatiemment à prendre le relais du pouvoir ¾ ont été aussitôt rejoints par les communistes de jadis qui, ne voulant pas perdre le pouvoir, étaient devenus les nationalistes de service. Drôle de mélange, qui ne posait pas d’énormes problèmes pour ces faux communistes. Il suffisait de chanter, à la place des chants communistes, les nouvelles chansons nationalistes. Leur objectif officiel était la préservation des intérêts nationaux, l’objectif réel étant le pouvoir et l’argent. La crainte de voir sa propre nation menacée par une autre nation, par son frère, par son voisin le plus proche, ne servait qu’à dissimuler l’obsession de préserver son pouvoir et d’en abuser. Aussi, que le monde de Tito ait explosé dans une apocalypse de folie, lors d’une guerre civile de tous contre tous, ne doit pas surprendre.
Loin de l’aspiration à une Yougoslavie libérale et prospère, la Yougoslavie communiste s’est transformée en Yougoslavie nationaliste et rétrograde. Les Yougoslaves se sont laissés entraîner dans une nouvelle guerre fratricide, dans le seul scénario encore plus nocif que celui du communisme. Ainsi, vers la fin du XXe siècle, la Yougoslavie, condamnée à mort, laissa derrière elle six orphelins dont certains se réjouissaient de la mort de leur mère. La Bosnie-Herzégovine ne donna certes pas le signal de la mise à mort de la Yougoslavie, mais une fois le démembrement de l’État commun des Slaves du Sud bien avancé, une partie de la population de Bosnie-Herzégovine décida de participer à la curée contre un pays qui, à certains égards, pouvait incarner la modernité européenne.
On ne regrette pas du tout ici la disparition d’un pays, auquel on n’a pas donné la chance d’assurer la transition du communisme vers un système démocratique et moderne. On regrette avant tout la façon dont le pays a disparu. Car elle portait les nouvelles causes de nouveaux conflits.
Après la fin de la guerre civile en ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine a été de nouveau occupée par une force internationale, qui devrait conduire notre État, non sans peine, à intégrer l’Union européenne.

Crise des âmes, crises de l’Histoire
Les grands bouleversements politiques provoquent régulièrement de grands changements des comportements des individus ; le cas de l’espace yougoslave illustre bien, pour notre malheur, cette vérité première. Un chercheur sérieux, qui souhaiterait connaître les causes de la dernière guerre yougoslave, estimant qu’elles peuvent aider à comprendre une partie des tragédies mondiales, devrait attentivement analyser les années qui ont suivi la mort de Tito. La disparition de la Yougoslavie a été suivie de la disparition de la loi, du respect, de l’honnêteté, de la culture, des bonnes manières… Le mouvement part régulièrement du haut et se répand rapidement parmi les masses. Les êtres réagissaient comme hypnotisés, devenus des proies faciles pour toutes les manipulations collectives.
Dans ces conditions, en tout lieu du territoire des Slaves du Sud, à force de recevoir quotidiennement leur dose de poison nationaliste, les hommes se métamorphosent en masse. Ils deviennent sauvages et se mettent rapidement à détruire, maltraiter, assassiner. Les vies humaines perdent totalement leur valeur. Pendant des années, on n’a vu que folie générale, violence, ruines, assassinats ignobles, ravages de bandes armées, pénurie totale, pillages, maladies, famine… Un enfer indigne des valeurs humaines du monde moderne. Ainsi, tel un auteur collectif, ces hommes méconnaissables ont alors collectivement écrit une nouvelle page noire d’une histoire déjà très sombre. Ce phénomène a été parfaitement décrit par Ivo Andrić, le plus grand écrivain de l’ex-Yougoslavie, observateur sage et patient, surtout grand connaisseur de l’homme balkanique. Dans son roman Le Pont sur la Drina, rédigé en 1942, il peint une situation qui peut arriver à tout moment et qui s’est malheureusement reproduite cinquante ans plus tard: » Les gens se partageaient en poursuivis et poursuivants. La bête affamée qui vit en l’homme mais ne peut se manifester tant que subsistent les obstacles des bons usages et de la loi était maintenant lâchée. Le signal était donné, les barrières levées. Comme cela arrive souvent dans l’histoire, la violence et le vol, et même le meurtre, étaient tacitement autorisés, à condition qu’ils fussent pratiqués au nom d’intérêts supérieurs, sous le couvert de mots d’ordre, à l’encontre d’un nombre précis de personnes aux noms et aux convictions bien définis. Quiconque gardait l’esprit clair et les yeux ouverts, tout en vivant ces événements, pouvait voir ce prodige s’accomplir et toute une société se métamorphoser en un jour «[5].
En effet, dans les années 1980 et surtout pendant la période de 1987 à 1991, en Yougoslavie, les barrières dont parle Andrić se sont levées. Lentement au début, puis brusquement. Et tout a été autorisé parce que tout a été fait au nom d’» intérêts supérieurs «, c’est-à-dire de la nation ou de la religion.
Quarante-cinq ans après le début du régime communiste en Yougoslavie, au lieu de créer des partis qui mettraient l’accent sur la culture, l’éducation, l’économie, l’Europe, le progrès et la prospérité, tout a été concentré sur Sa Majesté Nation ou Son Altesse Religion. La Yougoslavie s’est transformée en un immense stade aux compétitions sans merci, théâtre d’un tournoi des six nations, où il fallait prouver qui était le meilleur et pour quelles raisons. Tout est permis quand on défend sa nation et sa religion, surtout les mensonges et les calomnies. Au nom d’une nation et au nom d’une religion, il est parfois inutile de respecter les règles du jeu ! Les coups bas deviennent une pratique quotidienne, très appréciée.
Les hommes politiques du début des années 1990 qui menaient cette nouvelle politique nationaliste n’étaient que des manipulateurs et fauteurs de guerre aux objectifs monstrueux : homogénéiser les masses et les nourrir de haine contre le voisin le plus proche. Et les premiers à courir au secours des manipulateurs ont été les intellectuels. Nous nous intéresserons plus particulièrement ici aux historiens.
Une société peut laisser s’effondrer tout ce qui constitue son armature intellectuelle, culturelle et même spirituelle. Les mythes et les stéréotypes deviennent alors le pain quotidien de tous. Chaque individu se proclame historien professionnel, prétendant connaître l’histoire mieux que tous les autres. Chimistes et journalistes deviennent les historiens de » grande réputation «. Rares sont les pays où les grandes crises n’ont pas atteint ou blessé l’historiographie. En général, la plus grande faiblesse de l’historiographie est sa vulnérabilité lors des tempêtes qui ravagent la société.
Les véritables scientifiques qui se posaient des questions théoriques, expliquant le sens de la science historique, son importance dans la société et la vie des hommes, convaincus de la permanente nécessité d’éliminer de l’histoire tout ce qui est partisan, partial, subjectif, ont été balayés et marginalisés. Ces érudits ont été jetés dans la boue par des historiens sans valeur ou par ceux qui se prétendaient les spécialistes de l’histoire. La seule supériorité de ces imposteurs était la grande faveur dont ils jouissaient auprès des nouvelles autorités, qui évaluent l’historien à l’aune de sa fidélité à un parti politique, non à celle de sa fidélité à la Vérité historique.
Lors des crises et des grands tournants, au lieu d'être ridiculisés, les charlatans parviennent enfin à la notoriété publique et, de concert avec les autorités nationalistes, se transforment en machine à tuer. Ce sont les historiens des ténèbres, des eaux troubles qui se multiplient alors dans un milieu enfin propice.
Toutes les crises nous l’ont montré: les mauvais historiens brouillent absolument tout et compromettent l’avenir. Ils s’enferment et enferment l’autre dans un système de responsabilité collective, où la religion et la nation deviennent les grands acteurs, infaillibles ou responsables de tous les maux selon les cas.
Un autre phénomène essentiel caractérise l’historiographie en crise: c’est sa totale médiatisation. Les foules n’étant pas habituées à consulter publications spécialisées et scientifiques, livres ou articles, on procède d’une autre façon. Soucieux d’atteindre la cible, à savoir les masses qui doivent impérativement faire leurs des slogans fondés sur une explication simple du monde, les historiens porteurs de messages politiques préfèrent utiliser les médias. Émissions de télévision ou séries d’articles dans la presse alimentent l’actualité.
Les téléspectateurs réguliers de Bosnie-Herzégovine ont pu, ces dernières années, remarquer deux phénomènes intéressants :
a) les émissions parlant de l’histoire tentent d’imposer au public une nouvelle version de l’histoire et ce dernier est appelé à adhérer fortement à tout ce qu’on lui enseigne ;
b) il est impératif de rappeler souvent les événements tragiques du passé, surtout du passé récent ; et pour cela, nul besoin d’émissions spéciales : chaque journal télévisé contient des reportages sur la période de la guerre ou sur l’anniversaire d’un des nombreux combats de tous contre tous ; toutefois, sur toutes les chaînes on ne parle pas des mêmes victimes : si la chaîne est contrôlée par une des nations existant en Bosnie-Herzégovine, elle ne parlera que des crimes commis contre la nation en question, en passant sous silence les crimes commis par cette nation contre une autre.
Parler sans cesse de la guerre des années 1992-1995 n’est pas le produit du hasard. Cela permet justement de préserver les distances entre les différentes nations et d’empêcher la reprise de la vie normale. Ainsi, l’objectif des médias devient parfaitement absurde : veiller à ce que la population ait le regard braqué sur les années noires. Au lieu de se projeter vers l’avenir, les habitants de Bosnie-Herzégovine revivent en boucle, pour l’instant, leur passé. Un homme qui vit en permanence dans le passé ressemble à un homme qui nage sous l’eau sans respirer. Le résultat fatal est facile à prévoir. Le simple contact avec l’actualité et l’air frais constituent les seuls remèdes.
Dans le pays qui est le nôtre, il y a trois passés différents, que les hommes perçoivent de manière complètement distincte. Chaque école historique en Bosnie-Herzégovine, forcément nationale, interprète les principaux sujets de l’histoire d’une façon divergente, voire contradictoire. Le malentendu permanent qui en résulte grève notre développement normal.

Oubli orchestré et narcissisme nationaliste: une paix impossible?
L’histoire est un immense livre auquel on ne cesse d’ajouter de nouvelles pages. Dans les sociétés en crise, ces nouvelles pages tentent régulièrement de corriger certaines pages que les nouveaux auteurs considèrent comme mal écrites. Les six historiographies nouvelles se sont précipitées pour réécrire les nouvelles pages de l’histoire et, avec le temps, à force d’ajouter des phrases de sources différentes et contradictoires, le livre d’origine s’est abîmé, quand il n’est pas devenu illisible.
Voici un exemple très révélateur de mise en œuvre de la manipulation historique et de ses conséquences. Il s’agit d’une polémique assez pénible au centre de laquelle s’est trouvé notre prix Nobel de littérature, Ivo Andrić. Dans sa thèse de doctorat, soutenue en 1924 à l’Université de Graz, Ivo Andrić a évoqué, entre autres, la poussée ottomane en Europe. Il y a insisté sur sa Bosnie natale qui, divisée par les luttes religieuses et par l’hérésie, s’est trouvée, déjà au XVe siècle, sur la route des guerriers ottomans qui avançaient vers l’Occident. Dans ce texte, Andrić fait référence à de nombreuses sources, dont les lois concernant les infidèles et les chrétiens, témoignant de la position difficile des chrétiens soumis aux Sultans et de la rigueur de l’administration ottomane appuyée sur les principes islamiques. En conclusion, Andrić voit en la présence ottomane en Bosnie une séparation violente d’une partie de l’Europe chrétienne de son milieu spirituel, culturel et naturel: » Ce mur de séparation a divisé le corps serbo-croate en deux parties et son ombre, la Bosnie, qui fut le théâtre d’une histoire sinistre de quatre siècles, ressemblait à un fardeau qui affligea ces deux parties longtemps. […] Une fois islamisée, la Bosnie a été non seulement empêchée de participer au développement culturel de l’Europe chrétienne, (à laquelle la Bosnie appartient par ses origines caractéristiques ethnographiques et géographiques) mais aussi elle est devenue à cause de l’islamisation de sa population un obstacle puissant à l’Occident chrétien. […] Les Turcs n’ont assuré dans les territoires islamisés ni une contribution culturelle substantielle ni un sens historique majeur. La population chrétienne soumise a tout perdu et a reculé dans tous les sens du mot.[6] «
Ces réflexions de base ont été partiellement corrigées par la suite. De manière plus pondérée, Andrić a décrit la contribution islamique à l’enrichissement culturel de la Bosnie et a souligné le métissage fécond de ces diversités qui ont donné au pays une forte spécificité multiculturelle.
Toutefois, aux moments où la guerre allait éclater en ex-Yougoslavie, certains intellectuels musulmans bosniaques avaient entrepris une campagne malsaine, visant à faire croire aux masses mal instruites que le prix Nobel yougoslave de littérature était en fait un simple et grand ennemi des musulmans. Le signal était donné et les réactions ne se sont pas fait attendre. Un forcené, dont l’histoire personnelle mérite d’être contée, a cassé violemment le monument d’Ivo Andrić à Višegrad, bourgade dont le pont sur la rivière Drina est au centre du grand roman pour lequel il a obtenu le prix Nobel en 1961.
Ce musulman bosniaque, nommé Murat Šabanović, a donné à son fils le nom de Bajazit, prénom qui n’existait pas autrefois en Bosnie-Herzégovine. Seulement, le sultan qui avait attaqué la Serbie médiévale en 1389 au Kosovo s’appelait Mourad et son fils portait le nom de Bayazid ! Notre homme a expliqué d’ailleurs, dans une interview après la guerre civile en ex-Yougoslavie, l’origine de ce nom: » Je savais que tout ce qui devait se passer de 1992 à 1995 ne serait que la suite de la bataille du Kosovo. J’ai voulu me préparer au mieux pour cela. Lorsque j’ai hissé hautement le drapeau vert[7] on m’appela pour que je me rende à Sarajevo au QG du SDA[8]… Messieurs Ejup Ganić et Omer Behmen m’ont dit qu’ils feraient tout pour qu’une grande boutique au vieux marché de Sarajevo devienne ma propriété. Pour cela il fallait organiser la destruction du monument d’Ivo Andrić à Višegrad. «
À coups de masse, le monument a été détruit et l’action enregistrée par une caméra. Le film a été remis au siège du parti SDA et certains de ses dirigeants ont montré ces séquences d’horreur absolue afin d’expliquer » comment ils se battaient avec leur Salman Rushdie « (sic !).
Toutefois, les plus grands objets de polémiques restent les deux guerres civiles yougoslaves, celle de 1941 à 1945 et celle de 1992 à 1995.
Nous nous sommes arrêtés longuement sur la question de la guerre civile sanglante de 1941-1945 (qu’on aurait pu facilement éviter), parce que tous nos problèmes récents viennent de là. Cette guerre inutile a laissé derrière elle plus d’un million de morts dans l’espace yougoslave. Qui peut donc oublier autant de morts ? Et pourquoi, et comment d’ailleurs, les oublier ? Toute la population yougoslave d’après 1945 a été condamnée à ces noirs souvenirs. Et comme les responsables des morts, dans la plupart des cas, n’étaient pas les étrangers mais les peuples yougoslaves eux-mêmes, il est facile de comprendre pourquoi après 1945 une grande quantité de méfiance et de haine a imprégné les consciences des habitants de la Yougoslavie communiste. Une Yougoslavie communiste qui devait surtout cultiver la fraternité et l’unité de toutes les nations et de toutes les religions au sein de l’espace qu’elle héritait.
Plus grave encore, faute de punir la majorité des véritables criminels, de 1945 à aujourd’hui, les peuples yougoslaves, tout en prononçant à voix haute des slogans sur la fraternité et l’unité, sur l’amour qui devrait s’installer entre les frères et voisins, s’accusaient mutuellement de tous ces massacres et parfois criaient vengeance.
Au nom de la fraternité et de l’unité, les historiens officiels après 1945 n’ont jamais voulu raconter une véritable histoire de la période de 1941-1945. D’autre part, aucun des peuples yougoslaves ne put se regarder dans la glace afin de se rendre compte des crimes commis en son nom et de les condamner. Le caractère de cette guerre ainsi que ses conséquences constituent toujours la pierre d’achoppement parmi les peuples des nouveaux pays issus de l’ex-Yougoslavie. Pendant plus de quarante ans, l’historiographie communiste n’a pas pu résoudre les questions concernant les responsabilités dans la guerre de 1941-1945. À la fin des années 1980, une nouvelle historiographie, cette fois nationaliste, se démarquant de l’historiographie communiste, s’est proclamée compétente pour raconter la » véritable histoire «.
Ce fut la vision nationaliste de l’histoire qui triompha et, une fois encore, la population vivant dans l’espace yougoslave a été victime de manipulations. Tandis que l’historien communiste montrait du doigt comme responsables de tous les problèmes ceux qui n’étaient pas communistes, toutes nations confondues, l’historien nationaliste critiquait tous les peuples en bloc, sauf le sien, qui était, bien évidemment, infaillible.
Une nouvelle fois, dans les années 1990, nous ne pouvions pas savoir ce qui s’était réellement passé de 1941 à 1945. Et nous attendons toujours une nouvelle historiographie qui ne mettrait pas au premier plan l’idéologie ou la nation mais la vérité historique. Se regarder dans le miroir historique en toute sincérité et honnêteté, même si cela fait très mal, est indispensable pour chacun et c’est le premier pas vers la sortie du cercle vicieux historique des Yougoslaves. C’est aussi le premier pas vers la formation d’une société démocratique, moderne et prospère.
Pour le moment, ceux qui veulent créer cette société ne semblent pas très nombreux et la place devant le miroir est toujours tristement vide. Que la guerre de 1992-1995 soit perçue en Bosnie-Herzégovine de trois façons différentes, comme civile, religieuse, ou nationaliste, ne surprendra pas notre lecteur au terme de ce triste périple[9].
Ne trouvant pas toujours une interprétation commune, afin d’épargner aux élèves ces différentes visions de la guerre, les manuels d’histoire en Bosnie-Herzégovine s’arrêtent en 1991. Toutefois de nombreux historiens continuent à publier ouvrages et séries d’articles accusant d’abord » les autres «. Tous les peuples ont leurs pages noires, mais seules les pages noires des autres intéressent vraiment. Aujourd’hui, on ne peut que tristement constater que pendant des décennies il n’y aura pas de consensus des historiens bosniaques, serbes et croates sur ce qui s’est passé pendant les périodes de 1941-1945 et de 1992-1995. D’un côté, la mémoire collective n’existe plus.
Elle est remplacée par la mémoire sélective et l’oubli orchestré. De l’autre côté, le narcissisme historique qui voit les sources de tous les problèmes chez autrui nuira considérablement à la science historique et au retour de la confiance dans la région.
Que reste-t-il derrière nous ? Les morts, les destructions de tout, les assassinats sauvages et barbares, la haine grandissante... Et que voit-on à l’horizon ? Les pages noires et les souvenirs noirs. La conscience des habitants de Bosnie-Herzégovine a bien changé. La haine s’est de nouveau installée en Bosnie-Herzégovine entre les trois nations composant le pays. Comme le jour et la nuit alternent régulièrement, la richesse principale de la Bosnie-Herzégovine est aussi la source de tous ses problèmes. C’est sa diversité religieuse et nationale, c’est sa vie à trois où l’harmonie se faisait toujours attendre et sans jamais venir, tout au long d’un passé millénaire.
À travers cette analyse de la déraison, archétype de la folie collective en ex-Yougoslavie, où les conflits religieux et autres maux s’enflamment régulièrement, on sort toujours les factures impayées des génocides de jadis et de ceux d’aujourd’hui. Nous vivons dans la présence constante et la suprématie de la haine dans cet espace éternellement empoisonné et maudit. Espace dans lequel, en fin de compte, aucune de ces forces souterraines, de ces religions et idéologies, ne pourra jamais dominer. Espace dans lequel une seule force est importante ¾ afin de garantir des rapports humains normaux comme une vie digne et honorable ¾ la force de se pardonner. Il n’y a pas d’innocents en ex-Yougoslavie. Encore moins ceux qui étaient épargnés. Comment partager la faute collective entre ceux qui étaient les acteurs du désastre et ceux qui en étaient les témoins? Telle est la grande question.

Слободан Шоја
Живјети и трајати у сјени властитих црних страница историје : примјер Босне и Херцеговине

Резиме
У овом тексту даје се кратки преглед трагичне историје Босне и Херцеговине, несрећне и нестабилне земље различитих религија и стремљења, гдје једину стабилност представља непрестана историја сукоба са свијетом и самом собом. Покушава се објаснити ирационално и подсвјесно који тајно и трајно кампују у босанско-херцеговачком човјеку и представљају изворишта зла. Тако црне странице босанско-херцеговачке прошлости, које овај текст покушава растумачити, представљају неизбјежан резултат удружене дјелатности опасних и злонамјерних освајача извана и недостојних и злонамјерних људи изнутра.
Нагласак феномена ирационалног дат је у овом тексту на скорашњу историју Босне и Херцеговине, с краја осамдесетих година, а као знаковит примјер узет је Иво Андрић, вјероватно најрационалнији и најпродуховљенији човјек који је рођен на тлу Босне и Херцеговине и који је доживио безбројне напада ирационалног и обездуховљеног, нападе који свједоче о стању духа у савременој Босни и Херцеговини.
Истовремено, од 1990. године црне странице историје Босне и Херцеговине свјесно постају омиљена тема научних истраживања и медијског простора, чиме становници Босне и Херцеговине поново постају заробљеници и жртве властите историје, а друштво остаје заостало и неперспективно.

Кључне ријечи: Босна и Херцеговина, Југославија, црне странице, култура сјећања, комунизам, национализам, Павле Карађорђевић, Тито, Иво Андр



[1] Après la dernière guerre yougoslave, le phénomène du bogomilisme devint un des sujets historiques favoris de la population musulmane de Bosnie-Herzégovine. C’est plutôt une question qui relève de la psychologie, liée à la question de l’identité. Toute une armée d’historiens et de publicistes musulmans de Bosnie-Herzégovine s’est chargée de faire croire aux masses peu instruites que leurs prédécesseurs lointains avaient été justement les bogomiles et non pas les chrétiens. Le message qu’on souhaite faire passer, c’est celui de l’origine des musulmans de Bosnie-Herzégovine. Il est important de les différencier des chrétiens et d’expliquer qu’il s’agit d’un troisième élément ne ressemblant ni aux Serbes ni aux Croates. Avoir un ancêtre lointain ayant appartenu autrefois à une autre religion semble être devenu un » péché «.
[2] Pour éviter les malentendus, précisons que le terme Bosniaque se rapporte exclusivement à la population de religion musulmane de Bosnie-Herzégovine. Avec les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques, ils constituent, tous ensemble, la population composant ce pays multinational.
[3] La conscience nationale des musulmans de l’ex-Yougoslavie mérite des explications. Jusqu’au XXe siècle, les musulmans de Bosnie-Herzégovine avaient essentiellement une conscience religieuse et non pas nationale. Lorsqu’ils ont commencé à s’approprier la conscience nationale, ils se déclaraient Serbes ou Croates de religion musulmane. Pendant l’époque communiste, cette conscience a basculé vers la conscience yougoslave, conscience plus vague, certes, mais suffisamment forte pour les éloigner des Serbes et des Croates. Avec le temps, la conscience yougoslave n’a plus suffi. Les musulmans se sont rendu compte qu’elle ne correspondait pas à leurs souhaits nationaux. On le comprend parfaitement parce que tout habitant de la Yougoslavie, sans distinction religieuse, pouvait opter pour cette nationalité, créée après 1945, notamment ceux qui étaient issus des mariages mixtes ou ceux qui croyaient sincèrement à l’unité fraternelle de tous les habitants de la Yougoslavie. Ainsi, Tito (qui restera en mémoire comme celui qui a contribué à la création de plusieurs nouvelles nations sur le sol yougoslave: macédonienne, monténégrine, musulmane et yougoslave) a décidé, lors d’une réunion du Comité central du Parti communiste yougoslave, en 1967, d’octroyer le statut de nation souveraine aux musulmans bosno-herzégoviniens. Toutefois, il fallait lui trouver un nom. La politique n’étant d’aucun secours, c’est la linguistique qui vint à l’aide. On a proposé le changement d’orthographe de la langue du pays, en jouant sur les caractères majuscules et minuscules. Ainsi, les musulmans sont devenus les Musulmans, avec un M majuscule qui distinguait bien la notion religieuse de la notion nationale. C’est à partir du recensement de 1971 que le terme » Musulman «, apparaît dans le sens national et non pas religieux. Ce fut le nouveau printemps d’une nouvelle nation dont la conscience s’est rapidement développée, notamment à la fin des années 1980. Finalement, lors de la dernière guerre en Bosnie-Herzégovine, les Musulmans optèrent en 1993 pour une autre nomination, devenue officielle aujourd’hui : les Bosniaques.
[4] Dans la Yougoslavie communiste de 1946 à 1990 il n’y avait eu qu’un seul parti : le Parti communiste yougoslave.
[5] Ivo Andrić, Le Pont sur la Drina, traduit par Pascale Delpech, Belfond, 1994, p. 354.
[6] Ivo Andrić, » Razvoj duhovnog života u Bosni pod uticajem turske vladavine « (Le développement de la vie spirituelle en Bosnie sous l’influence de l’administration ottomane), traduction de l’allemand de Zoran Konstantinović, dans Sveske Zadužbine Ive Andrića, 1982, I, 1, p. 109.
[7] Couleur préférée des musulmans de Bosnie et qui les distingue bien des autres.
[8] Principal parti musulman qui a totalement gagné lors des élections en 1991.
[9] Les polémiques ne constituent pas l’exclusivité des historiens. Ce sont surtout les hommes politiques qui engagent volontiers les polémiques avec leurs collègues appartenant à une autre nation. En voici un exemple révélateur : parlant de l’accusation de la Croatie contre la Serbie pour le » génocide commis par la Serbie lors de la récente guerre yougoslave «, le ministre serbe des affaires étrangères, Vuk Jeremić, le 10 novembre 2008, a déclaré que cette accusation n’avait aucune chance de réussir. » Lorsqu’on parle du contexte politique ou éthique de l’accusation, je ne vois guère comment la Croatie peut argumenter, d’autant moins que, de notoriété publique (souligné par S. Šoja), c’est elle qui a procédé au nettoyage ethnique de la population serbe, parce qu’elle était composée de Serbes. C’est plutôt la Serbie qui devrait accuser la Croatie «. Le même jour, le ministre croate des Affaires étrangères de l’époque, Gordan Jandroković, rétorque très énergiquement que » la Croatie ne permettra pas la manipulation des faits historiques ni la falsification de son histoire récente, d’autant plus que, de notoriété publique (souligné par S. Šoja), les responsabilités de la guerre dans l’espace de l’ex-Yougoslavie, y compris de l’agression de la Croatie, sont connus de tous «. Le ministre n’a pas oublié de rappeler qu’il était important d’» affronter de manière objective le passé et tout ce qui a été commis dans le passé «. Même si la Serbie ne l’a pas fait, conclut-il de manière cynique, » la Croatie, pays au seuil de l’Europe, dont l’adhésion est imminente, soutiendra la Serbie dans sa route européenne « ! Comme on le voit, le ministre croate a une vision du passé que son homologue serbe ne partage pas du tout. Reste à fermer les yeux devant le fait que 200.000 Serbes ne sont plus en Croatie. Et qu’ils sont partis en deux jours. Les chiffres, parfois, sont très parlants. À propos des chiffres: Jandroković est né en 1967 et Jeremić en 1975. Ils appartiennent à une nouvelle génération qui continuera les polémiques de leurs prédécesseurs.

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